VIENNE

Autriche

Une couronne nous irait bien

La Hofburg est un mastodonte labyrinthique qui déploie ses bâtiments, ailes et cours en plein centre-ville de Vienne tel un immense organisme dont personne, pendant des siècles, n'a jamais voulu ou su freiner la croissance. Nous avons fait un test, ce matin, devant le miroir, et force est de constater que nous avons de vraies têtes à couronne. C'est pourquoi nous nous pressons vers la partie la plus ancienne de la Hofburg, l'Aile Suisse, qui abrite le saint des saints: la Schatzkammer, le trésor des empereurs. Nous franchissons la Porte Suisse, un portail en pierres rouges et grises. Dans notre dos, nous entendons le clop-clop-clop de chevaux. Un fiacre s'arrête, et nous imaginons une comtesse en crinoline en descendre pour faire ses hommages à l'Empereur ou à une archiduchesse archi-sèche.

Notre "Sésame, ouvre-toi" est un simple billet d'entrée. Il nous donne accès à cette caverne d'Ali Baba, dont la lumière tamisée fait ressortir le côté féerique (et, soyons honnête, clinquant) des choses qui nous attendent. Nous marchons sur la pointe des pieds comme si nous étions venu voler une couronne. Que l'on se rassure – malgré nos têtes à couronne, nous nous contenterons de les admirer sous leurs cloches. Le plus prestigieux de ces couvre-chefs pour souverains se trouve juste devant nous. Il est octogonal, surmonté d'un arc vertical et d'une crois frontale, serti de plaques d'or, de perles et d'innombrables pierres précieuses, et date… du Xe siècle, excusez du peu. C'est la couronne du Saint-Empire. Elle semble peser une tonne; trop lourde pour nos frêles nuques, tout de même. Mais on ramènerait bien le crucifix de l'Empire, il serait du meilleur effet sur notre bibliothèque Ikea.

Plus impressionnante encore, plus clinquante, plus tape-à-l'œil est la couronne dite "de Rodolphe", une couronne impériale "privée" que l'empereur Rodolphe s'est fait fabriquer en 1602 pour pouvoir faire joujou avec dans son château de Prague où il résidait presque en ermite. Sur un tableau juste à côté, on voit son lointain successeur François coiffé de cette couronne. Non seulement, il a l'air chouette avec ça sur la tête, mais surtout, il respire la gaîté et le bonheur. Nous savons tout de suite que, malgré sa splendeur et les chouettes accessoires qui l'accompagnent (orbe et sceptre), cette couronne qui donne une mine si citronnée n'est pas pour nous. Nous sommes des gens plus simples et plus discrets, après tout.

Bon, passons sur la couronne archiducale, que l’on appelle "chapeau archiducal" en allemand (Erzherzogshut). On n'en veut pas, on n'est quand même pas des clochards, dites! Il faut dire que la vraie couronne se trouve au musée de l’Abbaye de Klosterneuburg. Ici, dans la Schatzkammer, on n'a droit qu'à la carcasse d’une copie que l’empereur Joseph II s’est fait fabriquer pour son couronnement en tant que roi romain-germanique en 1746. Après la cérémonie, on a ôté les pierres précieuses et les perles, d'où le côté miséreux de l'objet.

Mais nous serions assez partants pour  la couronne d’Etienne II Bocskai, prince de Transylvanie. Il se l'est fait offrir par le sultan ottoman Ahmed 1er en 1605. Elle ne lui a pas vraiment porté chance, certes, puisqu'il a clamsé un an plus tard, non sans avoir légué son gros bijou aux Habsbourg. Elle est donc pas ce que l'on pourrait appeler un porte-bonheur, et son prestige politique est plus que limité, mais mon Dieu qu'elle est belle!

Mais il n’y a pas que des couronnes, dans la vie, même si l’on est empereur (ou dentiste, d’ailleurs). Pour une vie de cour digne de ce nom, il fallait aussi des vêtements d’apparat. Ils sont très beaux, extrêmement ostentatoires, même s'ils n'ont pas l'air ni pratiques ni agréables à porter. Que du velours, de la soie, le tout brodé au fil d'or, avec hermines et tout le tralala. Mais bon, c'est normal – on ne va pas se mettre une couronne sur la tête pour ensuite enfiler un T-shirt, un jeans et des baskets…

Nous nous devons enfin de parler de la salle dédiée au roi de Rome, c’est-à-dire au fils de Napoléon Bonaparte. Comme on sait, Napoléon a épousé en secondes noces la fille de l’empereur François (celui au visage citronné), Marie-Louise d’Autriche, qui lui a donné un fils en 1811. Après l’abdication de Napoléon, mère et fils ont été rapatriés en Autriche, où Napoléon II a été élevé à la cour, avec le titre de duc de Reichstadt (une petite ville de Bohème). Il est mort en juillet 1832 au palais de Schönbrunn de la tuberculose. Dans la Schatzkammer, on peut admirer son berceau d’apparat, un cadeau de la ville de Paris lors de sa naissance. Et il faut souligner que Paris ne s’est pas foutu de lui – pensez donc, pour la fabrication de ce véritable lit-trône, 230 kg d’argent ont été utilisés!

TRUCS & ASTUCES

  • Sur le site de la Kaiserliche Schatzkammer Wien, vous pouvez acheter vos tickets d'entrée (12 euros pour la Schatzkammer seule, ou alors pour 20 euros en "ticket combiné" avec le Kunsthistorisches Museum Wien, qui vaut une visite prolongée, lui aussi) – DE, EN
  • Étienne II Bocskai ne figure pas forcément parmi les noms des têtes couronnées que l'on situe spontanément ni dans l'histoire ni géographiquement – FR
  • Dorothy Gies McGuigan a écrit une biographie des Habsbourg très accessible – ça se lit vraiment comme un roman; malheureusement, le livre est seulement disponible dans la version originale de 1968 – FR
  • Le meilleur livre sur les Habsbourg et les pays sur lesquels ils régnaient n'a pas été traduit en français, hélas, mais si vous aimez lire en anglais, nous recommandons vivement "Danubia" de Simon Winder – un livre d'histoire très subjective, mais excellent, qui arrive à nous rapprocher des périodes les plus lointaines avec cet humour que seuls les historiens British semblent employer pour écrire – EN

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